16 mars 2009

nez

Transformer un problème de cohabitation devenue insupportable en une action constructive élaborée par un réseau de citoyens, voilà la matière de la success-story de Mouscron.

Un coin de Mouscron habitué aux contrastes. Les maisons se découpent sur fond d’industries. Les jardins empestent. Ca dure, ça dure. Le ras-le-bol domine et s’exprime de multiples manières.

La réalité quotidienne : vivre à côté d’un zoning qui rassemble plusieurs entreprises agroalimentaires et chimiques. On y fabrique des chips, des salaisons. On surgèle les légumes, on abat les poulets. On « travaille » la carcasse animale aussi. L’huile de lin et ses dérivés oléochimiques. Les cosmétiques, les solvants, etc. etc. Les sources d’odeurs sont plutôt nombreuses, ce qui ne facilite pas les choses quand il s’agit « d’identifier les causes ».

2007. Une alchimie très humaine transforme frustration et colère en action positive crée par l’intelligence collective structurée en réseau ! Les riverains mobilisés deviennent des vigies dont le patient travail conduit à des résultats scientifiquement validés. Comment ?

Des vigies-odeurs

La mobilisation citoyenne est partie d’une volonté : celle de faire reconnaître les nuisances objectives polluant la réalité quotidienne des riverains. Point de départ crucial si l’on espère faire changer les choses. Parce qu’en matière d’odeurs, le « subjectif » est mis à toutes les sauces et court-circuite les débats, et ce depuis longtemps, trop longtemps… A Mouscron, les riverains ont renversé la vapeur : le subjectif a cédé la place à un processus d’objectivation des odeurs.

Fort des méthodes déployées à l’étranger et autour de sites ponctuels en Wallonie par le laboratoire de Surveillance de l’environnement de l’ULg et sa spin-off Odometric, l’association Eco-Vie a créé le premier réseau citoyen de vigies-odeurs. La Fédération Inter-Environnemnent Wallonie a accompagné le processus depuis le début, et a financé une première analyse.

Eco-Vie, cheville ouvrière du projet a proposé aux riverains de devenir des vigies-odeurs et a structuré le travail du réseau. Car il s’agit d’un véritable travail, un travail considérable débouchant sur la collecte de milliers de données !

Récolte de données

La seule façon de réussir le pari était de s’atteler à la tâche consistant, pour chaque vigie, à noter de manière rigoureuse et si possible au moins deux fois par jour ce qu’il sent près de son habitation. Cela consiste à identifier précisément d’une part le type d’odeur (frites par exemple) et d’autre part son intensité (odeur forte, odeur faible, etc.) et à reporter l’information dans les cases d’un tableau d’heures et de dates.
Réussir le pari, c’était produire des données utiles, c’est-à-dire statistiquement exploitables. Or pour parler de nuisance odorante, il ne suffit pas de décrire les intensités des odeurs, il faut connaitre le temps d’exposition. Ce dernier s’exprime sous forme de pourcentage du temps de perception des odeurs sur une année complète.
Le réseau, 50 vigies mises en place progressivement, a donc travaillé pendant plus d’un an et a confié l’analyse des données de septembre 2007 à août 2008 à la société Odometric, spécialiste en la matière.

Les conclusions de l’analyse d’un an de données

Le rapport technique complet est téléchargeable en cliquant ici.
Odometric a souligné le caractère exceptionnel et valorisable du travail des vigies de Mouscron. Les aspects humains d’un réseau de vigies sont tels qu’ils rendent impossibles certains traitements statistiques qui requièrent des bases de données plus complètes. En effet, les observations sont dépendantes de la présence et/ou de la disponibilité des observateurs.

L’analyse a fait ressortir un certain nombre d’éléments dont deux méritent d’être mis en exergue :

1. Des « roses d’odeurs » ont été établies en combinant les données recueillies avec les données météo (vitesse et direction du vent). Les roses pointent dans la direction des sources d’odeur et leur analyse atteste de l’objectivité des données.

2. Les riverains ressentent une odeur en moyenne pendant 17% du temps. Ce résultat apparait particulièrement édifiant si l’on sait que les conditions particulières des permis d’environnement accordés aux entreprises susceptibles d’engendrer ce genre de nuisance fixent généralement la limite maximale à 2% du temps.

L’analyse a par ailleurs permis d’identifier les catégories d’odeurs les plus présentes, les zones les plus affectées et les variations d’intensité dans le temps.

Une base sérieuse de discussion avec les autorités

Fiers d’avoir rencontré leur objectif et de disposer de données objectives à propos de « leurs » odeurs, les riverains sont venus présenter leur travail au comité d’accompagnement des zonings mouscronnois, récemment mis en place.
L’accueil a été à la hauteur de la mobilisation : la reconnaissance de la qualité du travail accompli fut unanime.
Et le dialogue s’est naturellement établi autour des possibilités d’améliorations techniques dans les quelques entreprises sources d’odeurs identifiées. La Police de l’environnement a confirmé son intérêt de disposer d’une telle étude… dont les résultats ne surprennent personne à Mouscron, et sûrement pas la Police de l’environnement. Mais les chiffres des vigies-odeurs rendent probant ce que tout le monde sait : il y a un problème d’odeurs. Les chiffres vont « juste » aider à rendre prioritaire la résolution du problème.

Un futur avec témoins

Suite logique du processus, le réseau des vigies se propose d’être un « outil d’appréciation » des améliorations attendues suite à l’installation des unités de filtration ou autre procédé d’oxydation. On ne peut qu’acquiescer largement du côté des autorités.

Le « travailler ensemble » a pris tout son sens à Mouscron… et, espérons, bientôt ailleurs. Une telle expérience ne demande bien sûr qu’à essaimer.

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